Le grand invité Afrique

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- C'est un Antonio Guterres sombre et alarmiste qui est apparu, à New York mardi 22 septembre, pour son dernier discours à la tribune de l'ONU. Après dix années passées à la tête des Nations unies, le secrétaire général a mis en garde contre la pollution de l'atmosphère et les dangers de l'intelligence artificielle. Mais quel est son bilan en Afrique ? Mahamat Saleh Annadif, tour à tour ministre des Affaires étrangères du Tchad et représentant spécial de l'ONU au Mali, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
Éthiopie: une nouvelle coalition de groupes armés «rassemble des partis qui se sont fait la guerre au Tigré»
22.09.2026Sept forces d’opposition et groupes armés éthiopiens ont annoncé, dimanche 20 septembre, la formation d’une toute nouvelle alliance, la « Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie », avec l’objectif ambitieux de « destituer le gouvernement » et « établir un gouvernement de transition inclusif ». Que faut-il voir derrière l’annonce de cette nouvelle alliance, comment l’interpréter et quelles sont les réactions ? Mehdi Labzaé, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l'Éthiopie, répond aux questions de Frédéric Garat.
RFI : Cette annonce d'une alliance pour la survie unie contre le pouvoir éthiopien d’Abiy Ahmed est-elle surprenante ?
Mehdi Labzaé : Surprenante, pas dans la foulée des événements précédents, avec des réunions qui avaient eu lieu entre les principaux membres de cette coalition naissante au cours du printemps. Néanmoins, elle est hautement paradoxale puisqu'elle rassemble des partis qui se sont fait la guerre pendant la guerre au Tigré, entre novembre 2021 et novembre 2022, mais aussi plus tôt ; c'est-à-dire dans les années entre la prise du pouvoir par Abiy Ahmed et cette guerre au Tigré en novembre 2020, dans les deux années, disons 2019-2020. Je pense notamment aux affrontements entre des groupes armés amhara et des groupes armés gumuz, qui sont aujourd'hui tous les deux représentés dans la coalition avec le mouvement démocratique du peuple Gumuz et le Mouvement national des Fano Amhara. Donc, ces deux groupes se sont vraiment battus dans le nord du Benishangul-gumuz. On a aussi dans la coalition le Mouvement démocratique des peuples du Benishangul qui représente des groupes qui ont pu prendre part aussi à des combats contre des mouvements nationalistes amhara. Puis, pendant la guerre au Tigré, on a le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, qui s'est battu contre des milices amhara dites Fano qui, à l'époque, étaient alliés au gouvernement fédéral. Aujourd'hui, on retrouve ces différents groupes dans la même coalition. On les retrouve aussi aux côtés du Front de libération oromo, de l'Armée de libération Oromo, officiellement, semble-t-il, quand bien même - y compris ces dernières semaines - on a vu des communiqués de la part du Front de Libération oromo qui était très critique de la présence de groupes armés amhara dans une région de l'ouest de l'Éthiopie qui s'appelle le Wellega, et qui a appelé au retrait de ces de ces groupes. Donc, reste à voir si c'est un effet d'annonce ou s'il va y avoir une vraie coopération politique et militaire entre ces groupes. Mais il est beaucoup, beaucoup trop tôt, pour le dire, à l'heure actuelle.
Justement, il y a environ sept groupes qui sont réunis : trois principaux et quatre peut-être plus modestes. Est-ce que cette coalition peut être structurée ? Est-ce qu'il peut y avoir une colonne vertébrale, compte tenu donc des agrégats que vous venez de décrire, aux intérêts pas toujours communs, voire parfois opposés ? Beaucoup d'observateurs sont en effet assez sceptiques sur la sur la viabilité de cette coalition…
On peut comprendre leur scepticisme avec peut-être une petite nuance sur le fait que dans les partenaires dits mineurs, il y a quand même des groupes qui ont une vraie base sociale, une vraie assise populaire au Benishangul-gumuz, et de l'autre côté, dans la région de l'Ogaden, avec un groupe qui a à son actif plusieurs décennies de militantisme politique. Donc, ce sont des partis qu'on considère peut-être périphériques sur une carte de l'Éthiopie, dans le poids démographique des peuples dont ils revendiquent la représentation. Néanmoins, c'est quand même des groupes qui peuvent être politiquement importants.
C'est un peu la fin de la stratégie de division qui a été menée jusqu'à maintenant par le Premier ministre Abiy Ahmed, ça c'est une réalité ?
Je ne pense pas que de son côté, le régime arrête une stratégie de division. La question est une nouvelle fois est ce que cette stratégie de division va commencer à être moins efficace ? On note qu’il n'y a pas de groupe du sud du pays présents dans cette coalition. C'est dans le sud de l'Éthiopie que la stratégie de division des oppositions et de cooptation des principaux leaders a peut-être été la plus efficace jusqu'à présent en termes de démobilisation des bases militantes. Et là, dans cette coalition, on constate l'absence de peuples du Sud.
Comment réagit-on à Addis-Abeba et également au niveau de la société éthiopienne ? Est-ce qu'il y a des craintes ? Est-ce qu'on sent une tension ?
À ma connaissance, je n'ai pas vu aujourd'hui de réaction du gouvernement fédéral. En revanche, on a vu que l'Autorité des médias suspendait la télévision du Tigray, qui est la télévision sur laquelle Zemene Kassie - qui serait donc le nouveau porte-parole de cette coalition - a fait la proclamation de la formation de cette coalition. Le fait que cet homme puisse faire une déclaration à la télévision du Tigray était est un symbole très important, puisqu'il a été leader des groupes Fano qui ont été impliqués dans ce qui était qualifié de génocide contre la population tigréenne entre 2020 et 2022. Donc, là, c'est un symbole très important qui est lancé au pouvoir fédéral. Mais, mis à part la suspension de Tigray TV, pour l'instant, je n'ai pas vu de réaction plus ancrée au sein du gouvernement fédéral.
À lire aussiÉthiopie: sept groupes armés hostiles au gouvernement fédéral annoncent la création d'une coalition- Les frontières africaines sont souvent présentées comme ayant été dessinées à la règle par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin (fin 1884/début 1885). Une idée reçue, que déconstruit l’historienne Caroline Roussy, dans son livre intitulé La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines. Elle y montre notamment comment ces frontières ont été négociées, transformées et finalement entérinées par les populations qui vivent de part et d’autre. Elle répond aux questions de Clothilde Hazard.
RFI : Dans votre livre La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines, vous rappelez que les frontières du continent n'ont pas été tracées à la conférence de Berlin. Pourquoi cette idée reçue est-elle restée aussi ancrée selon vous ?
Caroline Roussy : Nous avons appris dans les manuels scolaires à l'école, que les frontières africaines avaient été tracées lors de ladite conférence de Berlin. Donc, même des générations qui sont un peu plus âgées en France restent persuadées de la véracité de cette histoire. Cette histoire qui, bien évidemment, a été écrite par le dominant, le colonisateur.
Alors qu'est-ce que la colonisation a changé dans la manière de délimiter et de contrôler les frontières ?
Avant la colonisation, il y avait une grande variété de frontières. On ne peut absolument pas se les représenter comme des traits, des lignes bien délimitées, tel que cela a justement été imposé par la colonisation. Ces frontières entre royaumes, entre empires ou autres formations politiques, elles sont plus ou moins épaisses, toujours en suspens et aussi toujours renégociables. En fait, la colonisation a empêché le continent de respirer par lui-même, suivant des logiques endogènes, parce qu’effectivement, la ligne, le trait vont progressivement s'imposer. Il ne s'impose pas du jour au lendemain non plus. Il faut bien comprendre que les frontières sont des processus longs et lents qui s'installent dans la longue durée. Néanmoins, en effet, les colonisateurs ont imposés aux Africains la ligne de type westphalienne.
Vous parlez dans votre livre de coproduction entre les colonisateurs et les pays africains pour le tracé des frontières. Est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ?
Il y a eu une coproduction entre des colonisateurs et des acteurs africains suivant des contextes précis. Les Africains ne sont pas totalement victimes de cette situation, mais ils ne sont pas non plus totalement libres. Ils évoluent dans un cadre qui est contraint et dont les règles sont imposées par les colonisateurs. En plus, quand il y a des négociations sur le terrain, notamment au moment de la démarcation, les colonisateurs et les acteurs africains n'étaient pas du tout inscrits dans les mêmes logiques. Il y a une véritable dissymétrie dans les projets, mais néanmoins, ponctuellement, il peut y avoir des collaborations pour des intérêts, des motivations diverses et variées qu'il convient bien évidemment de restituer. En réalité, ce sont les populations aussi au quotidien, en utilisant la frontière soit comme ressource, soit comme refuge, qui vont donner un sens à cette frontière et l'entériner dans l'espace, tout autant que la frontière va permettre de produire ces nouvelles pratiques.
Pour avoir un exemple concret de ce que vous êtes en train de dire, est-ce qu'on pourrait prendre le cas de la frontière gambienne sur laquelle vous avez travaillé, une frontière qui paraît arbitraire ?
Quand j'ai commencé ma thèse de doctorat, je me suis posée une question simple. Je me suis dit « mais qu'est-ce que fait cette Gambie au milieu du Sénégal ? ». C'est vraiment ce qui a motivé l'ensemble de mon travail de doctorat. Souvent, on dit que la Gambie est à l'intérieur du Sénégal. Or, il s'avère que la ratification de la frontière de Gambie date du 10 août 1889, tandis que les frontières du Sénégal sont plus ou moins arrêtées en 1895. Donc première découverte, ce n'est pas la Gambie qui est dans le Sénégal, c'est le Sénégal qui encercle la Gambie. En tout cas au moment des tracés par les colonisateurs. Pourquoi la Gambie, malgré tout, est une frontière qui est aberrante ? Parce qu’on retient, en tout cas juridiquement, certains l'appellent la frontière des dix kilomètres de part et d'autre des deux rives du fleuve Gambie. Donc dix kilomètres, un chiffre qui est arithmétique. Est-ce que ça correspondait à quelque chose sur le terrain ? Je vais vous dire que non, absolument pas.
Et finalement, ce sont les populations qui l'ont faite exister ?
Exactement. C'est pour ça que je parle de coproduction de la frontière. Parce que la frontière, ce n’est pas seulement une ligne, c'est une manière de l'habiter, de la contourner, de la vivre.
Est-ce que les frontières qui existent aujourd'hui peuvent être remises en cause sous prétexte qu'elles sont l'héritage de la colonisation ?
Sur le plan légal, c'est un petit peu plus complexe puisqu'en 1964, dans la Charte de l'Organisation de l'Unité africaine, la Conférence des chefs d'État a consacré le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Donc, quelque part, on ne les touche pas. Ce qui est assez paradoxal, c'est que dans les textes, on ne les touche pas, mais dans les discours, quelque part, on les remet en question telles qu'elles sont tracées aujourd'hui, mais on n'interroge jamais comment elles fonctionnent, pourquoi elles ont été tracées à tel endroit plutôt qu'à un autre endroit. En vrai, on ne les interroge pas suffisamment à mon sens. D'où la mauvaise réputation. En fait, j'ai souhaité ouvrir le débat dans cet essai. Je soutiens la thèse, qui est très contestée, en affirmant que la fin des frontières africaines n'aura pas lieu. Donc c'est intéressant de regarder à différents niveaux pour essayer de comprendre comment ces frontières tiennent, en dépit du fait qu'elles aient été tracées par la colonisation. Howard French: «L’indépendance en 1957 du Ghana a déclenché une vague des indépendances en Afrique»
19.09.2026Quels liens l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah a-t-il entretenus avec les milieux afro-américains ? Quels ont été les échanges entre le combat afro-américain et la lutte d’indépendance ghanéenne ? Le sujet est au cœur d’un livre qui sortira en librairie dans quelques jours (le 23 septembre). Il s’intitule La Seconde Émancipation. Dans cet ouvrage, l’essayiste américain Howard French retrace tout le parcours intellectuel du premier président ghanéen, figure majeure du panafricanisme, mais aussi les circulations d’idées et d’inspiration dans cet « Atlantique noir ». Howard French répond aux questions de Laurent Correau.Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne: «70 ans plus tard, c'est un combat qui a porté ses fruits»
18.09.2026Il y a 70 ans, quelque 50 écrivains et artistes noirs se réunissaient en septembre 1956 à la Sorbonne, à Paris, pour proclamer la renaissance de la culture africaine. Aujourd'hui, ce combat est-il gagné ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ? Florence Alexis est l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque organisé ce vendredi à la Sorbonne. Elle connaît d'autant mieux les enjeux du congrès de 1956 que son père, le grand écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis, y a participé. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire », a lancé Aimé Césaire à la Sorbonne, il y a 70 ans. En quoi ce premier Congrès des écrivains et artistes noirs a-t-il été fondateur ?
Il est fondateur parce que, d'abord, il a lieu après le lancement de ce concept de négritude qui a été, comme vous le savez, inventé par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Et le Congrès des écrivains et artistes noirs se place dans cette lignée avec un axe très ouvert sur la culture et les arts.
Est-ce qu'on peut dire qu'à l'époque, la colonisation a détruit la culture africaine et que l'enjeu, c'est cette renaissance de la culture, ou pas ?
Oui, on peut le dire. Senghor le dit lui-même avec ses propres mots : « La Renaissance européenne s'est édifiée sur les ruines de la civilisation négro-africaine. La force américaine s'est engraissée de la sueur du sang nègre. C'est 200 millions de morts que la traite des nègres a coûté à l'Afrique, mais qui dénombrera les richesses perdues ? Grâce à Dieu, la flamme n'est pas éteinte. Le levain est resté au fond des cœurs et des corps meurtris qui permet aujourd'hui notre renaissance. » Si vous voulez, effectivement, il y a vraiment une destruction liée aux prédations coloniales, mais en même temps, il y a un appel à la renaissance sur ce qu'il reste et ce qui a pu survivre à la violence coloniale qui a précédé.
Peut-on parler de la fin d'une domination occidentale sur la culture africaine ?
À ce moment-là, oui, puisqu'il y a reconquête, si vous voulez. Il y a la redéfinition des appartenances. C'est une réflexion endogène, sur soi, qui permet aussi de se relier aux autres, parce qu'il y a peut-être un point qui est important à souligner, c'est que ces hommes ont traversé la Deuxième Guerre mondiale, comme vous le savez. Par exemple, un homme comme Léopold Sédar Senghor a combattu comme soldat français pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il a d'ailleurs frôlé la mort. Il a failli être exécuté par les Allemands à ce moment-là. Et donc, il y a aussi l'expérience du racisme et du nazisme qui éclaire la réflexion de ce congrès et qui, tout en défendant ses propres valeurs, s'attache vraiment à la notion d'universel et de lien avec le reste de l'humanité.
Est-ce que c'est vrai qu'il y a eu, pendant ce congrès il y a 70 ans, un débat assez vif entre Senghor, qui croyait en une seule culture négro-africaine, et votre père, Jacques Stéphen Alexis, qui préférait parler de culture nationale ?
Oui, il y a des débats qui sont en fait des approches, je dirais, à la fois philosophiques et politiques. Effectivement, mon père était plus attaché à défendre les approches nationales de la culture haïtienne. Mais je dirais qu'il y a un fond commun qui est partagé, même si les participants ne partagent pas tous les mêmes idées.
Est-ce une façon pour votre père, à ce moment-là, d'affirmer les cultures caribéennes à côté des cultures africaines ?
Les cultures africaines, elles ont survécu peut-être un petit peu mieux, mais les cultures caribéennes sont à peine définies à l'époque, même si les leaders du début du XXᵉ siècle, qui ont lancé les Congrès panafricains - c'est intéressant de le rappeler - sont tous des gens de la Caraïbe. Donc la notion même de panafricanisme, elle naît dans la Caraïbe, elle est lancée par des Trinidadiens et portée également par des Noirs américains et des Haïtiens. C'est intéressant de voir que cette idée panafricaine, elle émerge même du monde des diasporas africaines avant même de s'épanouir en Afrique, avec d'autres leaders au Ghana, au Kenya, etc. Mais c'est vrai qu'à l'époque, il y a manifestement un grand besoin de se définir en tant que Caribéens, et c'est cette voie que mon père a essayé d'exprimer au sein du Congrès, avec d'autres. Il y avait d'autres intellectuels de la Caraïbe, Édouard Glissant qui est encore très jeune, et Frantz Fanon qui va faire une communication très importante lors de ce congrès.
Alors, en 1956, dans ce congrès, il y avait 52 hommes et une femme, une seule femme. Est-ce que tout cela ne paraît pas très anachronique aujourd'hui ?
Oui, totalement. Je pense que là, il y a vraiment un impensé de la part des organisateurs et des délégués. Et il y a effectivement une seule femme sur la photo, elle s'appelle Clara Perez. En fait, elle est l'épouse du président du Congrès qui était un Haïtien. Un illustre Haïtien qui s'appelait Jean Price-Mars et qui a présidé ce congrès à la place d'un autre très grand intellectuel noir, qui s'appelait W.E.B. Dubois, un Noir américain qui a été interdit de passeport par les États-Unis ; de même, par ailleurs, que la délégation sud-africaine, qui à cause de l'apartheid n'a pas pu se rendre non plus au Congrès. Vous avez beaucoup de femmes qui auraient pu être présentes à ce moment-là, et il n'y en a aucune sur la photo, sinon Madame Price-Mars. Mais évidemment, il y a beaucoup de femmes comme Paulette et Jeanne Nardal, dont on reparle aujourd'hui bien utilement, comme Jacqueline Leiner, comme Lilyan Kesteloot, comme Joséphine Baker, qui a soutenu concrètement le Congrès des femmes, comme Sarah Maldoror, comme Gerty Archimède ou encore Suzanne Roussi Césaire, qui était l'épouse d'Aimé Césaire et qui s'était déjà illustrée comme une grande intellectuelle dans l'entre-deux-guerres. Donc les femmes sont absentes. Effectivement, je pense que c'est le fruit des mentalités de l'époque. Mais justement, dans l'exposition, on a traité ce sujet et on a rappelé ce que les femmes avaient déjà commencé à apporter à la réflexion. On le montre dans l'exposition.
70 ans après, est-ce que les combats de 1956 sont tous gagnés ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ?
Sur le champ culturel, en tout cas, quand on voit leurs préoccupations de l'époque, on se rend compte que les artistes se confrontent exactement aux mêmes difficultés aujourd'hui. Le recel de biens culturels, qui est déjà à l'ordre du jour dans les débats du Congrès, ce sont des problèmes qui sont encore d'actualité aujourd'hui.
Vous parlez des recels de biens culturels, mais sur ce plan là, il y a quand même une petite évolution depuis une dizaine d'années, non ?
Bien sûr qu'il y a évolution. Mais justement, c'est ça qui est intéressant : c'est de montrer que le Congrès de 1956 aborde déjà ces questions, même si les gens ne s'en souviennent pas bien et que, aujourd'hui, 70 ans plus tard, on voit quand même que c'est un combat qui a porté ses fruits, puisque ce sont des questions qui sont abordées prudemment, je dirais timidement, très progressivement. Mais en tout cas, le débat a porté ses fruits. Et aujourd'hui, effectivement, beaucoup d'œuvres d'art commencent à être rapatriées dans leur terre natale. Et donc, effectivement, vous avez raison, il y a des évolutions. Ce qui est intéressant, c'est de montrer que le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, fondé par Alioune Diop, a vraiment ouvert ces débats et nous amène aujourd'hui à résoudre certaines questions qui étaient encore en suspens à l'époque.
Florence Alexis, vous êtes l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque de ce vendredi à la Sorbonne, à Paris. Quelles sont les pièces que vous tenez à exposer, à montrer au public, dans la partie dont vous avez la responsabilité, c'est-à-dire la mémoire d'un congrès, celui de 1956 ?
Je me suis appuyée sur le fonds photographique de Présence africaine. Ce sont des documents plutôt anciens mais qui sont mal connus, notamment la magnifique affiche de l'exposition, qui était un dessin qui avait été offert par Pablo Picasso à Alioune Diop à l'occasion de ce congrès, et qui représente un des fils d'Aimé Césaire, à l'époque. Il y a évidemment une photo très connue qui est la photo du Congrès, où on voit la plupart des participants et dont nous avons parlé tout à l'heure. Et puis, il y a évidemment un portrait d'Alioune Diop, qui me paraît évidemment très important parce que c'était un homme qui était à la fois très discret, mais qui a été, on le voit aujourd'hui, terriblement efficace dans ses initiatives. Donc, c'est une figure qui gagne à être connue et qui devrait être mieux connue des jeunes Africains. Il y a une très belle photo qui vient des archives de l'humanité et qui montre Aimé Césaire, mon père Jacques Stéphen Alexis et l'écrivain noir américain Richard Wright, qui débattent debout dans la cour de la Sorbonne. Ça, c'est une image qui est moins connue. Il y a des portraits d'Aimé Césaire, il y a des photos, des débats et puis un très beau portrait, d'un homme qui a beaucoup compté - vous demandiez comment les choses avaient pu évoluer entre-temps - qui n'est plus de ce monde aujourd'hui, mais dont je suis heureuse de pouvoir prononcer le nom, qui s'appelait Okwui Enwezor, qui est un essayiste et un curateur du Nigeria. Il a été le premier Africain commissaire de la Biennale de Venise en 2015. Je dirais qu’il a fait basculer la présence des artistes non européens dans les grands événements artistiques mondiaux.
Votre père, Jacques Stephen Alexis, a disparu en Haïti en 1961. Sans doute a-t-il été assassiné par les Tontons Macoutes de François Duvalier. Est-ce qu'aujourd'hui la République haïtienne a tout fait pour honorer sa mémoire ?
Oui, la République haïtienne fait ce qu'elle peut dans la situation où elle est aujourd'hui. Puisque, vous le savez, l'État haïtien est en très grave difficulté actuellement et très menacé. Mais malgré ça, l'État haïtien a présenté officiellement ses excuses en 2022, quand nous avons eu la possibilité de célébrer le centenaire de mon père, qui est né en 1922. À l'occasion de la célébration de ce centenaire, l'État haïtien a présenté ses excuses.
Face à la dérive politique et criminelle de votre pays, des troupes africaines, notamment tchadiennes, sont arrivées cette année à Port-au-Prince. Qu'est-ce que vous pensez de cette initiative africaine portée par la communauté internationale ?
J'en pense beaucoup de bien. Je vois un témoignage de solidarité qui est extrêmement précieux parce que Haïti a eu l'occasion, à maintes reprises depuis son indépendance en 1804, de témoigner sa solidarité avec les pays africains et avec tous les peuples en lutte pour leur liberté. Donc, en ce sens, il est important qu'Haïti reçoive ce soutien de l'Afrique, parce que les liens avec Haïti et l'Afrique sont extrêmement forts, y compris culturels. Mais j'ai un peu peur du contexte actuel qui ne facilite pas ces initiatives, tout à fait louables et précieuses.
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Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.
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