Les chefs d'état-major de la Cédéao ont annoncé vendredi 27 février que 2 000 éléments feront partie de la Force en attente. Réunis à Freetown, en Sierra Leone, les commandants des forces armées des pays membres affichent une nouvelle fois leur volonté de lutter contre les groupes jihadistes qui foisonnent, principalement dans le Sahel. L'annonce de la mise en place de cette Force en attente n'est pas nouvelle. L'Ivoirien Arthur Banga, consultant en défense et sécurité, et maître de conférences à l'université Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan, est le Grand Invité Afrique de Sidy Yansané.
RFI : La Cédéao annonce une nouvelle fois la mise en place de la fameuse Force en attente. Les annonces de ce genre se sont succédées au fil des années. Cette fois ci, selon vous, ce sera la bonne ?
Arthur Banga : C’est vrai que la Cédéao l’a annoncé plusieurs fois, sans véritable succès. Mais n'oublions pas que la Cédéao est quand même la seule communauté économique régionale à avoir implémenté réellement cet exercice de force multinationale à travers l'Ecomog, qui a rencontré des succès au Liberia, en Guinée-Bissau, même en Sierra Leone. Aujourd'hui, il s'agit maintenant de passer un nouveau cap car il y a une véritable prise de conscience de la part des Etats. Il y a aussi la pression des populations, surtout la pression des groupes terroristes qui commencent à taper fort dans les pays côtiers, notamment le Nigeria, le Bénin, le Togo. Ca impose que les présidents de la Cédéao réagissent énergiquement.
Hormis le contexte actuel et la prise de conscience, comme vous dites, notez-vous des nouveautés dans cette annonce par rapport aux précédentes ?
Pas réellement. Peut-être qu'il y a plus de concret sur le nombre d'hommes qu'on veut mobiliser. On est plus concret sur la volonté et sur le fait d'inscrire dans la doctrine militaire nationale la nécessité de participer à des opérations internationales. Mais la vraie bonne raison d'espérer, c'est le fait que certains pays intègrent désormais la capacité de participer à des opérations extérieures dans leur composition. C'est le cas de la Côte d'Ivoire, du Sénégal, même du Ghana, qui sont des pays qui montrent qu'ils ont la volonté aujourd'hui de participer à des opérations menées par la Cédéao. Ce n'est plus la seule affaire du pays, comme le Nigeria, qui prenait en général le leadership. Et dans le contexte aussi, il ne faut pas oublier l'échec de l'intervention militaire au Niger, qui a renforcé l’AES et fragilisé la Cédéao. Ça aussi, c'est un élément de contexte qui fait qu’on peut espérer des choses plus concrètes cette fois-ci.
On s'attend à un contingent de 2 000 éléments. Quand on sait que la force française Barkhane en comptait plus du double et qu'elle n'a pas pu enrayer les groupes armés terroristes en huit ans de mission dans le Sahel, vous croyez que ces 2 000 éléments issus de différentes armées de la région peuvent faire la différence ?
Ce chiffre de 2 000 est révélateur des difficultés à mettre ce genre de forces en position, car il faut déjà avoir des armées nationales qui sont prêtes, qui ont pour habitude de s'entraîner, des armées nationales qui sont en partie taillées pour opérer en contexte international. Ce n'est pas trop le cas aujourd'hui dans les différentes armées ouest-africaines. Donc vaut mieux commencer avec des ambitions réalistes et réalisables. Ça peut expliquer le chiffre relativement bas, qui représente environ deux bataillons. Il s'agira de voir quelle mission on donne à ces deux bataillons pour être plus efficace. Je pense à des missions de renseignement, de coopération, de formation et puis aussi des missions d'intervention sur des espaces précis. C'est quand même difficile de ramener 2 000 hommes supplémentaires au Nigeria, ça ne sert pas à grand-chose. Mais sur des espaces comme le nord du Togo, le nord du Bénin, 2 000 hommes appuyés par une escadrille internationale, ça peut valoir son pesant d'or opérationnel.
Il y a une question primordiale : comment la Cédéao peut rendre cette force efficace sans la participation des pays de l'AES que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger sécessionnistes ?
Aujourd'hui, la Cédéao est obligée faire preuve de réalisme, d'avancer sans ces pays, sinon elle ne va pas avancer sur certaines questions. Maintenant, naturellement, sur des questions comme le terrorisme, sur des questions aussi transnationales, à défaut d'opérer ensemble, il faudrait que la Cédéao et l’AES trouvent des mécanismes pour coopérer, ne serait-ce que pour l’échange de renseignements, pour faire naître un minimum d'efficacité. Si vous prenez en chasse des terroristes, par exemple en Côte d'Ivoire qui traversent la frontière du Burkina Faso ou du Mali, si vous n'avez pas la capacité de les poursuivre sur des territoires ou ne serait-ce que d'échanger le renseignement avec les armées maliennes ou burkinabè, vous voyez que tout le travail que vous faites en Côte d'Ivoire devient quasiment nul. C'est la même chose en termes de renseignement. Donc oui, c'est une difficulté, mais elle n'est pas insurmontable. Il faut maintenant qu’on ait un minimum de coopération pour pouvoir accroître l'efficacité du projet de la Cédéao.