Commerce mondial: pourquoi l’Iran n’est pas aussi isolé qu’on le croit
16.01.2026
Secoué par des manifestations internes et une répression sanglante, l’Iran est de nouveau au cœur de l’actualité internationale. En cause notamment : la menace brandie par Donald Trump d’imposer des droits de douane de 25% à tous les pays qui continueraient à commercer avec Téhéran. Une annonce qui rappelle une réalité souvent oubliée, malgré les sanctions, l’Iran reste un acteur du commerce mondial. Malgré des décennies de sanctions, des restrictions financières sévères et un isolement politique croissant, l’Iran n’est pas coupé du reste du monde. Les chiffres sont parlants : en 2022, près de 150 pays échangeaient encore des biens avec Téhéran. Autrement dit, les sanctions ne signifient pas zéro commerce. Elles redéfinissent surtout la nature des échanges : avec quels partenaires, selon quelles modalités, et via quels circuits parallèles. Le commerce iranien existe toujours, mais il s’est transformé, fragmenté et parfois déplacé vers des canaux moins visibles, en marge des circuits financiers traditionnels. À lire aussiL’Iran en quête de stabilité entre alliances et sanctions Une économie fondée sur l’échange d’une rente contre des capacités de production Si autant de pays continuent à faire des affaires avec l’Iran, c’est avant tout en raison de la structure même de son économie. Le pays vend principalement des produits à forte valeur naturelle : hydrocarbures, dérivés pétroliers, produits chimiques. En face, Téhéran importe ce dont il a besoin pour faire tourner son économie et répondre aux besoins de sa population. L’Iran échange ainsi une rente contre des capacités de production. Cette logique révèle une dépendance forte vis-à-vis de l’extérieur, notamment pour les machines, les technologies, les intrants agricoles et une partie des biens alimentaires. Une dépendance qui rend le commerce extérieur vital, tant sur le plan économique que social. Chine, Europe: des partenaires clés malgré les contraintes Parmi les pays qui commercent avec l’Iran, un partenaire se détache nettement : la Chine. Environ 80% du pétrole exporté par Téhéran l’an passé a été acheté par Pékin. Un lien qui dépasse largement le simple cadre commercial. Face aux sanctions financières limitant les transactions en dollars ou en euros, la Chine a mis en place des mécanismes de paiement alternatifs, renforçant une relation devenue stratégique. Autour de ce pivot chinois gravitent d’autres économies asiatiques, comme l’Inde ou la Turquie, qui continuent également d’échanger avec l’Iran à des degrés variables. À lire aussiPourquoi la Chine surveille «attentivement» la situation en Iran Contrairement à une idée reçue, les pays qui sanctionnent Téhéran ne sont pas totalement absents du commerce iranien. En Europe, les échanges ont certes fortement reculé depuis la mise en place des sanctions, mais ils n’ont pas disparu. L’Allemagne reste ainsi l’un des partenaires européens les plus actifs, notamment dans les secteurs pharmaceutique, industriel et chimique, même si les volumes restent modestes comparés à ceux de l’Asie. Cette relation euro-iranienne est marquée par une profonde ambiguïté. D’un côté, les entreprises européennes voient dans l’Iran un marché de plus de 85 millions d’habitants, relativement sous-équipé. De l’autre, les risques juridiques et financiers liés aux sanctions freinent toute ambition à grande échelle. C’est précisément parce que de nombreux États continuent à faire des affaires avec l’Iran que Donald Trump agite aujourd’hui la menace de surtaxes douanières. L’objectif affiché est d’isoler économiquement Téhéran. Mais le contrecoup pourrait être lourd : pénaliser l’activité des entreprises étrangères et, in fine, celle des États eux-mêmes. Pour le régime iranien, le commerce extérieur est une condition de survie. Les recettes d’exportation financent le pays, tandis que les importations maintiennent des partenariats qui servent aussi de relais diplomatiques. Une nouvelle illustration d’un commerce international à la fois pragmatique et stratégique – et de la place singulière qu’y occupe encore l’Iran.
Nourriture, énergie, métaux: comment les stocks chinois redessinent l’économie
15.01.2026
Derrière l’accumulation massive de réserves, la Chine déploie une stratégie économique de long terme. Loin d’un simple réflexe de précaution, ses stocks stratégiques jouent un rôle clé dans la stabilisation interne du pays et dans son influence croissante sur les marchés mondiaux, comme le montre une récente note de l’Institut Montaigne. Pendant longtemps, l’économie mondiale a reposé sur un principe simple: ne pas stocker, mais faire circuler. Les chaînes de valeur mondialisées et les flux tendus devaient permettre au marché de s’autoréguler. La Chine, elle, n’a jamais vraiment adhéré à cette logique de flux « sans filet ». Pour Pékin, stocker n’est pas un archaïsme, mais un acte de souveraineté. La note de l’Institut Montaigne le souligne clairement: les stocks sont aujourd’hui au cœur de la stratégie chinoise, au même titre que la technologie ou l’outil militaire. Cette approche se traduit par des volumes impressionnants. À l’échelle mondiale, la Chine détient environ deux tiers des stocks de maïs, la moitié de ceux de blé et un tiers du soja. Des proportions qui donnent immédiatement la mesure de son poids sur les marchés agricoles mondiaux. L’alimentation: un enjeu politique et un levier de marché Pourquoi stocker autant de denrées alimentaires? La réponse est à la fois simple et politique. Pour un pays de 1,4 milliard d’habitants, l’alimentation est un enjeu de stabilité intérieure majeur. Éviter toute pénurie est essentiel pour prévenir des troubles sociaux massifs. Mais la Chine est aussi devenue le premier importateur agricole mondial, ce qui renforce encore sa vulnérabilité. Résultat: son budget consacré aux stocks alimentaires est vingt fois supérieur à celui de l’ensemble des pays de l’OCDE réunis. Officiellement, ces réserves permettraient de nourrir la population pendant plus d’un an en cas de crise grave. Officieusement, ces stocks remplissent une autre fonction. Ils servent à intervenir sur les marchés. Lorsque les prix montent, la Chine relâche des stocks; lorsqu’ils baissent, elle achète massivement. En filigrane, Pékin devient ainsi une sorte de métronome du « grenier du monde », capable de régler le tempo des marchés agricoles. Quand la Chine achète ou cesse d’acheter, la planète entière le ressent. Énergie et métaux : sécuriser l’avenir et peser sur les autres Cette logique ne s’arrête pas à l’agriculture. Depuis 2003, la Chine construit l’une des plus grandes réserves stratégiques de pétrole au monde. L’objectif est clair: se prémunir contre un blocage maritime en cas de crise autour de Taïwan, mais aussi contre d’éventuelles sanctions occidentales. Autre pilier fondamental: les métaux et minéraux critiques, indispensables à la transition énergétique et environnementale. Terres rares, lithium, cobalt, nickel, Pékin cherche à sécuriser son approvisionnement tout en renforçant sa capacité à peser à l’échelle internationale. Stocker à grande échelle n’est cependant pas sans conséquences. Cette stratégie crée des tensions sur l’offre mondiale, alimente des hausses de prix et renforce la dépendance de nombreux pays vis-à-vis de la Chine, en particulier en Occident. Face à cette réalité, l’Europe et les États-Unis commencent à réagir. La France, par exemple, reparle de stocks stratégiques et en reconstitue dans des domaines clés comme l’énergie, les médicaments ou les matières premières critiques. Car au-delà d’une logique économique basique, une chose est désormais claire: les stocks ne servent plus seulement à se protéger. Aujourd’hui, ils sont aussi un outil d’influence, au cœur des nouveaux rapports de force mondiaux.
États-Unis: pourquoi la Cour suprême peut bouleverser la politique des droits de douane de Donald Trump
14.01.2026
La Cour suprême américaine pourrait s’exprimer, ce mercredi 14 janvier, sur la légalité d’une partie des droits de douane imposés par Donald Trump. Devenus la pièce maîtresse de la stratégie économique du président depuis le printemps 2025, ces tarifs, à la fois assumés et coûteux, sont aujourd’hui contestés devant la plus haute juridiction du pays, avec des conséquences potentielles majeures pour l’économie américaine et mondiale. L’image a marqué les esprits. Le 2 avril 2025, dans les jardins de la Maison Blanche, Donald Trump présente ce qu’il baptise le « jour de la Libération ». À la tribune, un grand tableau à l’appui, le président américain dévoile une vague de droits de douane quasi généralisés, appliqués à de nombreux pays et à de larges pans des importations. L’objectif officiel est alors clairement affiché : réduire le déficit commercial américain, relancer l’industrie nationale et générer des recettes supplémentaires pour financer les baisses d’impôts et les dépenses publiques. Ces mesures deviennent rapidement le pilier central de la politique économique de Donald Trump. À lire aussiQui paie vraiment les taxes douanières de Donald Trump? Une loi d’urgence au cœur du débat juridique Pour aller aussi loin, le président américain contourne le Congrès et invoque une loi d’urgence économique datant de 1977 : l’International Emergency Economic Powers Act. C’est précisément l’utilisation de ce texte qui a conduit l’affaire devant la Cour suprême. Car cette loi ne mentionne pas explicitement les droits de douane. Or, aux États-Unis, la Constitution est claire : le pouvoir de lever des impôts et des taxes douanières appartient au Congrès, et non au président seul. Toute la question à laquelle devra répondre la Cour suprême est donc de savoir jusqu’où un président peut aller sans l’aval du Congrès, autrement dit du Parlement. En attendant la décision, les mesures tarifaires mises en place par l’administration Trump restent en vigueur et ont déjà rapporté environ 130 milliards de dollars à l’État fédéral, une somme considérable. Un choc économique potentiel aux États-Unis et dans le monde Contrairement à une idée répandue, ces droits de douane ne sont pas principalement payés par les pays étrangers, mais par les importateurs américains. Résultat : une hausse des prix à l’importation, une pression accrue sur les marges des entreprises, des produits plus chers dans les rayons et un secteur manufacturier qui recrute peu. C’est pour cette raison que plus de 1 000 entreprises américaines ont saisi la justice. Parmi elles, de petites et moyennes structures, mais aussi de grands groupes comme la chaîne de distribution Costco, le fabricant de pneumatiques Goodyear ou encore Toyota aux États-Unis. Toutes réclament le remboursement des droits de douane versés aux autorités. À lire aussiÉtats-Unis: comment les droits de douane de Donald Trump peuvent faire baisser l'inflation Si la Cour suprême invalide ces taxes, ce sont des dizaines de milliards de dollars – voire la quasi-totalité des 130 milliards perçus – qui pourraient devoir être remboursés. Donald Trump parle d’ailleurs de « catastrophe », affirmant lundi que le pays serait, « fichu » si une telle décision était prise. Les conséquences se feraient aussi sentir sur les marchés financiers, même s’ils ont en partie anticipé ce scénario. Rembourser ces droits de douane reviendrait à creuser le déficit budgétaire et à augmenter les besoins de financement de l’État, soit exactement l’inverse de l’objectif affiché par le président américain. À l’international enfin, les effets seraient tout aussi sensibles. Des entreprises du monde entier ont investi des milliards pour contourner les règles mises en place depuis le printemps. Certaines verraient dans une invalidation des tarifs un soulagement, quand d’autres subiraient une nouvelle fois un changement brutal des règles du jeu. De quoi provoquer une nouvelle phase d’instabilité pour l’économie mondiale et remettre en question l’architecture commerciale construite depuis maintenant un an. À lire aussiGuerre commerciale: comment la Chine a fait reculer Trump en 2025
Qu’est-ce que l’euro numérique et pourquoi le projet divise l’Europe?
13.01.2026
Alors que près de 70 économistes européens viennent d’alerter les eurodéputés dans une lettre ouverte, l’euro numérique revient au cœur du débat politique. Derrière ce projet porté par la Banque centrale européenne (BCE) se joue une question clé : qui contrôlera la monnaie et les paiements dans le monde numérique de demain ? L’euro numérique, disons-le d’emblée, n’existe pas encore. Il s’agit pour l’instant d’un projet porté par la Banque centrale européenne (BCE), qui pourrait voir le jour à l’horizon 2029. Un projet qui peut sembler abstrait, mais qui est en réalité très concret. Concrètement, l’euro numérique serait une nouvelle forme d’euro émise directement par la BCE, mais sous forme numérique. Autrement dit, il s’agirait de monnaie de banque centrale, comme les billets et les pièces, à la différence près qu’elle ne serait pas matérielle. Elle serait stockée dans un portefeuille numérique, par exemple sur un smartphone. Beaucoup se demandent alors : mais quand on paie aujourd’hui avec une carte bancaire, ce n’est pas déjà de l’argent numérique ? La réponse est oui et non. Les paiements sont bien dématérialisés, mais la monnaie utilisée n’est pas la même. L’argent présent sur un compte bancaire est créé par les banques commerciales, et chaque paiement passe par une chaîne d’intermédiaires privés : banques, réseaux de cartes, prestataires techniques. Avec l’euro numérique, ce schéma changerait. Le paiement se ferait directement en monnaie de banque centrale, sans intermédiaire, comme si l’on tendait un billet mais de manière digitale. Un projet qui ne remplace pas le cash, mais ajoute une option L’euro numérique n’a pas vocation à faire disparaître l’argent liquide. Il serait complémentaire, offrant simplement une option de paiement supplémentaire aux citoyens et aux entreprises. Mais si le projet est aujourd’hui au centre des discussions, c’est avant tout pour une raison de souveraineté. Car, avec les moyens de paiement actuels, l’Europe a pris conscience de sa forte dépendance à des acteurs non européens, le plus souvent américains. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sept paiements par carte sur dix en Europe transitent par Visa ou Mastercard. PayPal, Apple Pay ou Google Pay occupent également une place croissante dans les usages du quotidien. Cette dépendance n’a longtemps pas posé de problème majeur. Mais le contexte géopolitique a profondément changé. Si demain ces technologies américaines devenaient inaccessibles ou restreintes, c’est tout le système de paiement européen qui pourrait être affecté, voire bouleversé. Stablecoins, dollar et souveraineté : un débat très politique À cela s’ajoute un autre phénomène : l’explosion des stablecoins, ces monnaies numériques privées, le plus souvent indexées sur le dollar. Les États-Unis soutiennent clairement leur développement, y voyant un moyen de renforcer la domination du billet vert dans la finance numérique mondiale. La conséquence est simple : si demain vous payez avec un stablecoin en dollars, vous ne payez plus vraiment en euros. Face à cette dynamique, l’Europe cherche à proposer sa propre alternative : l’euro numérique. Mais la question demeure : ce projet peut-il réellement fonctionner ? C’est tout l’enjeu du débat actuel. Dans leur tribune récente, 70 économistes européens plaident pour que l’euro numérique reste une monnaie publique, sans passer par les banques classiques. Une position qui se heurte au scepticisme du secteur bancaire, inquiet notamment d’une possible fuite des dépôts. Le sujet est donc particulièrement sensible. Bruxelles doit trouver un équilibre délicat : proposer une monnaie numérique publique crédible à l’échelle mondiale, capable de rivaliser avec les solutions américaines, sans fragiliser le système bancaire européen. Un défi de taille, alors qu’un possible lancement est donc envisagé dans environ trois ans, en 2029. À lire aussiLa Bulgarie passe à l’euro : entre promesses économiques et craintes de hausse des prix
Venezuela: pourquoi la dette du pays intéresse la finance mondiale
12.01.2026
En défaut de paiement depuis 2017, frappé par l’hyperinflation et sous sanctions internationales, le Venezuela semble à première vue infréquentable pour les investisseurs. Pourtant, ces dernières semaines, sa dette suscite un intérêt croissant dans le monde de la finance, en particulier chez les fonds spéculatifs. Plus d’une semaine après l’enlèvement de Nicolas Maduro par les États-Unis, l’économie vénézuélienne revient sur le devant de la scène. Le pays est, depuis des années, frappé par une hyperinflation massive, miné par la corruption et soumis à de lourdes sanctions internationales. Une situation qui a conduit Caracas à cesser de rembourser ses dettes dès 2017. Contre toute attente, ces dettes suscitent aujourd’hui un vif intérêt auprès des acteurs de la finance internationale, et notamment des fonds spéculatifs. Pour comprendre cette situation paradoxale, il faut remonter près de vingt ans en arrière. Nationalisations, expropriations et montagne de créances En 2007, le président Hugo Chavez lance une vaste vague de nationalisations. Des champs pétroliers, des mines, ainsi que de nombreuses entreprises pétrolières et énergétiques passent sous contrôle de l’État. Les sociétés étrangères concernées sont expropriées et saisissent alors la justice internationale. Le Venezuela est condamné à verser des indemnisations, mais ne s’exécute pas. Résultat : une accumulation de créances et de dettes colossales. La dette totale du pays est aujourd’hui estimée entre 150 et 170 milliards de dollars. Les entreprises concernées conservent d’abord ces créances en espérant être remboursées un jour. Mais face à l’impasse, beaucoup finissent par les revendre, à prix fortement décoté, à des fonds spéculatifs. Ces derniers acceptent de prendre le risque de ne jamais revoir leur argent, avec l’espoir de réaliser un gain important si la situation évolue favorablement. Un pari sur l’avenir politique et pétrolier du Venezuela Ce pari, longtemps jugé excessivement risqué, semble aujourd’hui changer de nature. Donald Trump affirme vouloir relancer la production pétrolière du Venezuela. Or, pour y parvenir, le pays aura besoin d’investissements étrangers, de technologies occidentales et de partenariats internationaux. Dans ce contexte, régler une partie des anciens litiges financiers devient un outil à la fois politique et économique. Aucun investisseur sérieux ne s’engage durablement dans un pays qui refuse de solder ses dettes passées. Pour les fonds spéculatifs, l’espoir est donc clair : une transition politique, une restructuration de la dette et un retour progressif du Venezuela sur les marchés internationaux. Ces investisseurs n’achètent pas la réalité actuelle du pays, mais la probabilité d’un futur plus stable. Pour l’instant, toutefois, rien n’est acquis et le risque demeure élevé. Reste une question centrale : si le Venezuela se relève, le fera-t-il au bénéfice de sa population, ou de ceux qui ont parié sur sa chute ? À lire aussiPétrole vénézuélien: pourquoi les compagnies américaines ne partagent pas l'enthousiasme de Donald Trump